mardi 31 mai 2016

Alexis Peskine: "L'art c'est avant tout un ressenti."

C’est dans un lieu insolite, aux antipodes du milieu de l’art, l’ancien palais de justice de Dakar, que se tient la biennale Dak’art 2016. Pourtant la magie opère tout de suite. L’espace vaste et spacieux se dévoile à travers ses colonnes, son plafond haut, ses grands murs. La décrépitude du bâtiment, à peine camouflée par une rénovation éthérée, n’altère en rien le charme du lieu. La lumière du jour s’infuse et court sur les œuvres et installations d’artistes africains et de la diaspora qui concourent au « réenchantement » d’une Afrique, de leur Afrique puisqu'il s’agit dans cette exposition internationale du regard d’un artiste sur son monde. Le visiteur voyage d’œuvre en œuvre quand tout d’un coup, le chant d’une sirène attire son attention. Un chant, une musique, une tessiture à la fois mélancolique, ensorcelante, onirique qui hypnotise littéralement. En avançant pas à pas, il entraperçoit entre les colonnes,  des pirogues défiant le ciel et portant des portraits qui scintillent de loin et se dévoilent d’une manière frappante de près. Et à hauteur de l’installation, il est embarqué dans un film, évoquant le drame et l’aventure du voyage des peuples migrants. C’est au beau milieu de cette scène enchanteresse, que l’on a eu le plaisir de rencontrer et discuter longuement avec l’artiste plasticien aux multiples talents,  aux origines diverses, globe-trotter, libre et engagé, décontracté et incisif : Alexis Peskine, notre coup de cœur de cette exposition internationale.
Alexis Peskine, artiste plasticien
« Les gens pensent qu’on doit leur expliquer l’art visuel, l’art c’est avant tout un ressenti.» Alexis Peskine

L’Afrikrâneuse : Alexis pouvez-vous nous présenter les œuvres que vous exposez à l’ancien Palais de justice de Dakar transformé en espace artistique et nous dire dans quelle mesure elles s’inscrivent dans le thème de la biennale 2016 qui est le "réenchantement"?

Alexis Peskine- C’est une installation, une compilation d’œuvres qui s’appelle Raft of Medusa titrée à partir du tableau de Théodore Géricault le Radeau de la Méduse. Je parle de cet événement historique qui est le naufrage de la frégate de la Méduse au large des côtes de la Mauritanie. Pendant deux semaines 150 personnes sont restées sur un radeau de fortune et 15 ont survécu. 13 jours plus tard, les quelques survivants ont été rapatriés à Saint-Louis du Sénégal après avoir enduré la faim, la déshydratation et même le cannibalisme…Ce tableau qui est l’un de mes tableaux préférés depuis l’enfance, et qu’on peut aller voir au Louvre, est énorme non seulement en taille mais aussi en drame. J’ai voulu créer un parallèle entre ce tableau et le sort de migrants dont les bateaux ou pirogues ont échoué pendant qu’ils tentaient d’atteindre l’Europe. Je parle de migrants subsahariens en particulier mais aussi des migrants en général. Je parle également de colonialisme, de destinée, de volonté…

Dans vos travaux précédents, vous avez exploré les questions de l’identité noire ou de l’expérience noire. Là le thème est plus social que racial. Pourquoi est-ce que ces questions vous interpellent dans votre art ? Est-ce que l’actualité vous inspire?
C’est vrai qu’il s’agit de l’actualité mais ce sont des sujets récurrents. La question des migrants qui veulent partir à tout prix a toujours été là. Ce sont des choses qui me touchent surtout que depuis 2010, je vais beaucoup en Afrique, beaucoup au Sénégal, et dans d’autres pays. J’ai visité 13 pays et je connais particulièrement le Sénégal. Quand j’entends ces histoires dans les infos et les témoignages des migrants, il y a des récits fantastiques de gens qui partent très loin dans les côtes et qui sont renvoyés. Et quand on voit la manière dont l’Afrique nourrit l’Europe, la Chine, les Etats Unis et la France surtout, je trouve effarante la façon dont on traite le sujet des migrants dans l’actualité. Les questions essentielles sont esquivées : pourquoi viennent-ils ? Pourquoi y a-t-il ces situations en Afrique ? En plus on ne parle pas de migrants qui viennent de l’autre côté, des migrants européens. Ce sont des choses qui peuvent toucher, sensibiliser, énerver, agacer quand on a un peu étudié, qu’on connait un peu l’histoire, qu’on entrevoit ce qui se passe. Moi comme artiste ces sentiments je les traduits en art. J’essaie de garder une émotion et de le transmettre par de la poésie visuelle, et d’utiliser des symboles par lesquelles je vais exprimer, soit une beauté soit une fatalité. Comme artiste, je suis avant tout intéressé par les émotions et le visuel.

Est ce qu’on peut dire que pour vous l’art pour l’art n’est pas concevable ?
L’art pour l’art est tout à fait concevable. Chaque artiste fait ce qu’il veut. Chaque artiste est un individu. Chaque individu a une approche différente et des envies différentes ainsi que des spécialités différentes et heureusement, c’est ça qui fait la beauté du monde. L’art est une  expression. Si un artiste préfère aborder des sujets pertinents, sérieux, graves dans son art, libre à lui de le faire. De la même manière il y a des chanteurs qui dans leurs textes ne parlent que de faire la fête, et c’est ok. Il y a des artistes qui sont juste dans l’esthétique, c’est ok. D’autres sont dans des choses conceptuels, c’est ok. Voilà, mais moi je fais ce que je fais.

Mais on constate tout de même qu’en Afrique en général et par exemple à la biennale, la plupart des artistes présents sont très engagés, il y a de forts messages politiques, didactiques, de la morale derrière les œuvres, derrière la grande majorité des séries présentes. Est-que les artistes vivant dans les pays pauvres, en voie de développement ou en conflit pourraient se contenter d’un art dépourvu d’engagement. Et quelle est votre vision de l’art africain contemporain ?

Ce n’est pas à moi de juger leur démarche. Il y a des artistes qui par exemple vivent dans des pays en crise, traversent des épreuves difficiles et qui ne ressentent pas pour autant le besoin d’en parler ou de l’exprimer dans leur travail. Il y a plein de gens qui ne sont pas politisés parce qu’ils veulent juste s’évader. Ceci dit, c’est important de parler de sujets sérieux, et si on voit autant d’artistes dans la biennale le faire, c’est aussi par-rapport au commissariat d’un grand bonhomme, Simon Njami (écrivain et commissaire d’exposition indépendant) qui dans sa manière de concevoir les expositions ne sélectionne pas les artistes au hasard. Cela reflète aussi sa personnalité, ses inquiétudes, ce qui l’intéresse en général. Et comme vous le dites, beaucoup d’artistes en Afrique ou de la diaspora africaine ou afro descendants vont plutôt se pencher sur des thèmes engagés du fait de leur environnement, mais ce n’est pas systématique. De nombreux rappeurs qui évoluent dans des quartiers défavorisés ne parlent pas de leur galère mais de sexe, de bling bling, de drogue. Autant je respecte cette non envie de parler de problèmes de la société ou ce besoin de s’échapper, autant j’ai un profond respect pour les artistes engagés. Mais encore une fois, je ne juge pas le choix des individus, artistes ou non.

"L'acupeinture c'est la crucifixion, le sacrifice, l’évocation de l’esclavage, des chaînes, du métal, de la souffrance, de la transcendance, de la construction, du dédain que les sociétés occidentales ont pour la vie des noirs malgré leur apport. Ces clous représentent une métaphore pour quelque chose qui est caché mais qui sous-tend le tout." Alexis Peskine

Parlons à présent de cette technique qui vous est propre, l’acupeinture que vous avez créé. Est ce que ça part d’une véritable intention, d’un processus créatif, d’un aboutissement artistique ou est-ce que cela vous a été imposé par votre formation académique, quand on sait que de nos jours il y a une véritable propagande à l’innovation. Plein d’artistes veulent marquer une rupture avec ce qui a été fait dans le passé en matière d’art. Ou vous situez vous dans tout cela ?


M’Imposer une chose ? A moi ? Jamais…(Rires) On ne peut pas m’imposer une technique. Depuis l’université bien au contraire, j’ai toujours voulu avoir mon propre idiome visuel, avoir mon propre langage, dire les choses à ma manière. Ce qui me touchait à l’époque de l’université de par mon propre vécu, ma propre expérience, c’étaient les questions raciales en Europe, aux Etats Unis et surtout en France. Quand j’ai fait mes études aux Etats-Unis, beaucoup de gens ne savaient pas ce qui se passait en France, donc je voulais exprimer ces choses-là et je l’ai fait. Je suis aussi du Brésil, et dans ce pays il y a toutes ces questions par rapport au racisme, à la domination blanche, avec toute une complexité sociale que je ne vais pas aborder, c’est trop long à expliquer mais toutes ces questions assez tues en France et au Brésil m’intéressaient, je voulais en parler. Aux Etats Unis, il y a un vrai débat sur la question raciale, je voulais créer une conversation, à partir de l’art. J’avais ces idées que je voulais exprimer et j’ai réfléchi sur la manière dont je voulais les exprimer, c’est là que j’en suis venu à travailler et développer cet exercice et petit à petit à trouver mon langage, mon idiome qui est l’acupeinture.

Comment l’idée même de l’acupeinture vous est venue concrètement, techniquement, les étapes de création ?
J’étais intéressé par l’art pop dans son esthétique, mais pas forcément dans son concept, pas dans l’élan conceptuel de  ce mouvement parce qu’il n’y a pas forcément grand-chose derrière, je veux dire ce n’était pas profond. Mais d’un point de vue esthétique j’étais captivé. J’aimais la sérigraphie, j’ai  commencé à observer les trames. Les œuvres faites avec des points. Et après, j’ai commencé à réfléchir à ce que je pouvais utiliser comme matériau ou comme non matériau. J’utilisais ces points et je le faisais en grattant, puis en faisant des trous de manière négative dans le sens où l’image devenait des trous et que je mettais la lumière derrière. Puis j’en suis venu aux clous car je trouvais ça intéressant, comme une référence à ces figurines fétiches Nkisi Nkondi du Congo qui sont protectrices et donnent du pouvoir à celui à qui elles appartiennent. Et donc il y avait ces choses-là, mais aussi la crucifixion, le sacrifice, l’évocation de l’esclavage, des chaînes, du métal, de la souffrance, de la transcendance, de la construction, du dédain que les sociétés occidentales ont pour la vie des noirs malgré leur apport. Ces clous représentent une métaphore pour quelque chose qui est caché mais qui sous-tend le tout, qui est la base de tout. Les noirs ont créé les plus grandes économies du monde comme le Brésil et les Etats-Unis et on ne leur donne pas de crédit pour ça. Ils sont considérés comme des citoyens de seconde zone, on veut même les éliminer dans les pays qu’ils ont construits et enrichis et même en Afrique. Et c’est là qu’on voit quelque chose de commun même si on ne va pas parler d’identité noire mais d’identité africaine mais on revient toujours à cette domination.

Ce qui est intéressant quand on contemple vos œuvres c’est que l’œil subit deux chocs : le premier purement esthétique quand on est à une distance conséquente de l’œuvre vient du jeu de contraste, de lumière, ce scintillement métallique par rapport à la trame, et le deuxième survient quand on s’approche et qu’on découvre la matière, la texture, les clous : l’œuvre se dévoile à nous d’une autre manière, comme une mise à nue, ce qui nous amène à questionner votre démarche intellectuelle et artistique. Est-ce que vous voulez provoquer ce choc, est ce que vous en avez conscience ?
Visuellement quand je crée cette illusion, il faut que je prenne en compte la taille de l’image parce que je pars de photos que je prends, donc je suis sur l’ordinateur avec mes clous en train de regarder la taille des pointes, des points et de la trame. Là par exemple, j’ai des œuvres sur des pirogues. Il faut que je prenne en compte la taille des supports, des pirogues, le poids, la longueur, tout en fait !  La transportabilité, la charrette…dès que j’ai une idée un peu folle, il faut que j’établisse la logistique pour la créer. Tout est pris en compte et c’est pareil avec la distance. Quand je crée une œuvre ou quand elle est créée et que je vais l’exposer il faut que je m’assure qu’il y ait une certaine distance en terme de scénographie et de visibilité, que le public puisse vraiment apprécier l’œuvre. Avec cet  endroit, l’ancien palais de justice, c’est super car il y a de l’espace, de grandes colonnes, on peut donc voir les tableaux de loin. On ne perçoit pas les clous à une certaine distance mais les scintillements comme vous dites et ça peut donner envie de s’approcher. Je prends tout ça en compte quand je crée.

Et comment avez vous décliné votre œuvre en installation ? Pourquoi une installation ? C’est quelque chose d’assez rare dans le paysage artistique sénégalais.

Alors ça dépend. Il y en a quand même dans les biennales mais c’est vrai que cette installation est partie de la vidéo Le radeau de la méduse. C’est un projet sur lequel je travaille depuis deux ans. Je voulais faire toute une expérience autour de cette œuvre. Les idées fusaient, quand je prenais l’avion, je pensais à des bateaux échoués, à de grandes pirogues que j’érigerais pour donner une impression de tombeaux ou de temples. Il s’avère  qu’on s’est retrouvé dans cet espace, parce qu’au départ on ne savait pas trop ou se tiendrait l’exposition. Et ça marche parfaitement avec ces colonnes. Je voulais créer cet environnement avec cette musique que mon frère Adrien ‘Gystère’ Peskine, Julia Cinna et Ndeye Thiam ont composé. Ca intrigue, les gens s’approchent petit à petit. Quand j’ai enregistré ce chant de Ndeye Thiam, par hasard, un après-midi dans sa gargote, je me suis dit qu’il fallait absolument que j’utilise ce chant là et j’en ai fait part à mon frère et je l’ai laissé développer ça avec Julia cinna. Je voulais un certain type d’atmosphère, un peu aérien, un peu angoissant, pas quelque chose de forcément heureux. Il y a des passages où on voit Ngor, Dakar, le sénégal ou justement  je voulais montrer le bon vivre et faire contraster l’ensemble avec la froideur parisienne, l’aventure, la découverte de soi-même dans un nouveau lieu, un peu hostile. La musique devait traduire ce sentiment. Dans la video, je ne voulais pas forcément de textes, je voulais que les images et la musique nous transportent quelque part, qu’il nous suggère ce thème.

Vous vous impliquez beaucoup dans votre travail, il y a l’acupeinture, le film que vous avez réalisé et dans le film les costumes sont de vous par exemple. Est-ce important de participer à toutes les étapes de création à côté des éventuelles collaborations que vous faites?
Je fais effectivement des collaborations mais pour ce qui est des costumes, j’ai commencé à en créer parce que j’ai travaillé dans la mode, la Dakar Fashion Week, puis la Black fashion week depuis six ans maintenant. Même quand je faisais de l’acupeinture et prenais des photos, je me suis rendu compte que ce que les gens portaient étaient hyper important dans les œuvres. Au tout départ, je faisais des collaborations avec des stylistes ou des costumiers comme pour la Mariam et le bonnet phrygien conçu par Sofi Berçot parce que j’en voulais un beau. Puis j’ai commencé à dessiner mes propres costumes. Ils sont cousus en collaboration avec des couturiers. Moussa kane, un couturier qui a un atelier dans le 18eme, a fait mon boubou en sac « Immigrés », que l’on appelle également à Paris « sac barbes ». C’est toujours en rapport avec une immigration pauvre. Au Nigeria on appelle ces sacs, les « Ghana must go bag » en référence aux ghanéens qui quittaient Lagos par milliers  avec ces sacs là. Et en pensant aux bana-bana (marchands ambulants africains) à Paris, et suite aux discussions que j’ai eu avec plusieurs d’entre eux qui m’ont vendu les tours Eiffel, je voulais montrer que leur vie était disposable, et que de la même manière dont ils doivent remballer leur tour eiffel et courir, ils peuvent à n’importe quel moment être renvoyés même après 20 ans de vie en Europe. Makho l’un de mes interlocuteurs a fait 7 ans à Pise et vit à paris depuis quelques années. Quand je lui palais, il regardait à gauche et à droite. Il vit dans cette crainte constante, dans la précarité, leur vie est disposable…Je voulais le traduire avec ces sacs. Dire qu’ils ne peuvent pas accumuler les choses. L’idée de la couronne d’épines du christ faite en tours eiffel, c’est un peu ce rêve d’eldorado, et en même temps, il y a le sacrifice. On parle tout le temps d’une génération sacrifiée pour les autres et on sait bien en Europe qu’il y a eu plusieurs générations sacrifiées et que ça n’a pas forcément bénéficié à leur enfants dans le sens où beaucoup ont dû aller vers des emplois précaires, et ont vécu et vivent encore dans la discrimination, le racisme, dans l’insulte. Avec les conséquences dramatiques que l’on connait criminalité et recrutement djihadiste. Ce qu’on ne trouve pas forcément au Sénégal et au Maroc…D’où l’idée de ce costume plein de suggestions. Les jeunes africains qui veulent partir rejettent l’idée qu’il y a des difficultés en France, ils ne pensent qu’à l’argent et aux opportunités qu’ils pourraient y gagner. En tant que grand voyageur, je peux comprendre ces choses. L’envie et la frustration du voyage ou du non voyage. De même que la discrimination du passeport: j’ai  un passeport français qui me permet de voyager partout, un passeport brésilien aussi, mais c’est vrai qu’avec un passeport sénégalais tu n’as pas le droit de partir comme tu veux, tandis que les français viennent facilement pour des vacances ou du business et se sentent chez eux. De l’autre côté, peu importe la classe sociale, il faut faire de longues files dans les ambassades pour peut-être espérer in sha Allah un visa, et quand c’est comme ça, un jeune d’un quartier populaire sans perspectives pense à d’autres options, à cette aventure courageuse, fantastique mais qui reste folle, et c’est pour sa survie, et aussi par curiosité. Les jeunes veulent voir et tenter autre chose; quelqu’un m’a dit qu’après deux ans en France il a décidé de rentrer et tout le monde l’a taxé de fou. Il est rentré et il mène une vie paisible. Au moins il a pu juger de lui-même, il a tenté l’expérience. Je comprends totalement la frustration ayant moi-même une fois eu des problèmes de visa, cette frustration de ne pas pouvoir aller où on veut. Parce que moi, j’aime ca : voir le monde. Et des que  j’ai une opportunité, ou dès que j’en crée, je voyage.
"Il faut voir les peuples tels qu’ils sont et non en terme de peuple civilisé ou sauvage. Il faut connaître et comprendre l’histoire, éviter de tomber dans les clichés que véhiculent les sociétés. Il faut se renseigner pour lutter contre les ignorances perpétrées et perpétuelles." Alexis Peskine

En parlant de voyage justement, est ce que le pays où vous vous établissez, ou vous évoluez, influe sur votre art et quel est le pays qui vous a le plus interpellé et inspiré ?
Je suis établi nulle part et partout à la fois (rires). Mais j’ai plus ou moins quatre bases. Paris, la ville où j’ai grandi m’a inspiré. Les Etats unis où j’ai étudié ont beaucoup modelé mon esprit surtout pour les questions de négritude. Il y a le brésil qui est le pays de ma mère et enfin le Sénégal qui est mon pays de cœur. J’y reviens beaucoup c’est un endroit qui m’inspire énormément, j’y suis très créatif. Dans tous ces pays il y a des problèmes. Je suis saoulé par la France vis à vis des dialogues qui n’avancent pas : les gens sont fermés, ils restent sur leurs idées, l’esprit façonné, mais  au Sénégal il y a aussi des problèmes de fermetures d’esprits sur beaucoup de sujets. Il y a des problèmes partout mais c’est vrai que je suis à l’aise au Sénégal. Pour créer notamment, c’est très simple, ça coûte beaucoup moins cher, les gens sont partants et créatifs quand ils sont emballés par un projet. Je compare ca souvent à Brooklyn dans les années 80 où c’était un endroit plus pauvre mais avec  beaucoup  de créations et créativités.

La pauvreté encouragerait-elle une certaine fibre artistique chez les gens ?
La créativité vient du manque. Mais il n’y a pas que de la pauvreté ici même s’il y a des problèmes très apparents comme celui de l’exploitation des talibés qui au quotidien est une image violente que l’on voit dans la rue. Il existe une certaine pauvreté. Et les gens se débrouillent parce qu’il le faut, de là né la créativité.

L’art africain a longtemps été décrit dans le passé comme un art primitif, puis on a parlé d’art premier, on l’associe souvent à un art naïf voire brut même pour les afro-américains il a été question d’un art outsider. Avec votre expérience, pensez vous que les arts venant d’Afrique soit réellement pris en considération, respectés ?
C’est vrai qu’il y a de la condescendance. Mais pour ce qui est de l’art dit primitif, il s’agissait spécifiquement d’un certain type d’Art à une époque donnée, d’œuvres faites autour du XIXeme siècle. Et des grands comme Picasso s’en sont inspirés. Ça n’a jamais été de l’art primitif. Tous ces termes servent à maintenir la suprématie européenne, blanche tout comme les termes ethniques font référence à tout ce qui est noir, asiatique ou non blanc. Pourtant le mot ethnique  dans le dictionnaire renvoie à l’ethnie bretonne, serbe ou croate. Une ethnie est une culture mais le mot est toujours utilisé pour les mêmes peuples dominés. D’où l’importance de voyager pour voir comment ça fonctionne et sortir du bain d’ignorance dans lequel on grandit en France par exemple où les gens d’origine africaine finissent par adopter ce mode de pensée avec les mêmes préjugés par rapport à l’Afrique. Il faut aller voir l’Afrique par soi-même, il faut y vivre et voir comment ça marche pour malheureusement devoir refaire un travail sur soi où tu rééquilibres les choses et surtout voir les peuples tels qu’ils sont et non en terme de peuple civilisés ou sauvages. Il faut avant tout connaitre et comprendre l’histoire et éviter de tomber dans les clichés que véhiculent les sociétés. Il faut se renseigner pour lutter contre les ignorances perpétrées et perpétuelles.

Vous revenez toujours vers un discours engagé.
Je ne sais pas si c’est engagé ou non mais ce sont des choses qui sont là, qui m’interpellent. A force d’entendre des propos erronés, on se pose des questions, et on décide de s’y intéresser et de se renseigner. Il faut déconstruire ces idées toutes faites, c’est un véritable travail à faire, mais il faut le faire.

En arrivant, un jeune visiteur de la biennale croisé nous a confié qu’il ne comprenait rien à l’art tout en précisant que cela ne gâchait rien à son plaisir de regarder toutes ces œuvres. Il a aussi souligné que sans guide il lui serait impossible de comprendre ou interpréter les œuvres. Que diriez vous à un jeune ou une personne étrangère au milieu artistique, aux musés et aux expositions pour l'encourager à venir voir votre exposition, et la biennale par exemple ?
Que l’art ça peut être super cool et super chiant comme quand tu vas voir des films, il peut y avoir des films super cool qui t’intéressent et d’autre moins. Pareil dans la musique. Mais ce qui est marrant c’est que les gens pensent qu’on doit leur expliquer l’art visuel. Moi en grandissant j’ai compris qu’on n’avait pas besoin d’avoir le réalisateur à côté pour nous expliquer un film, un compositeur pour nous expliquer sa musique, c’est avant tout un ressenti. Avec l’art c’est plus intéressant quand on a une œuvre qui nous passionne, que l’on adore et c’est vrai que c’est un privilège de parler à l’artiste qui a fait l’œuvre ou à un musicien qu’on admire mais on a pas besoin de tout expliquer. Soit on est intrigué, on aime on se pose des questions, soit ça ne nous touche pas et on passe à la prochaine œuvre d’art. L’important c’est d’avoir la même approche qu’on a avec le cinéma et la musique, tout simplement.

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Pour plus de renseignements sur la biennale:
Biennale de l'art contemporain africain




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