Excision, infibulation, repassage des seins: l'interdiction d'être femme.

De la tradition à la barbarie, il y a qu'un pas...de trop. Dans la plupart des régions d'Afrique, les coutumes et traditions ancestrales perdurent et se transmettent de générations en générations, et ceci, malgré l'influence plus que présente de l'occident. Ces traditions ont dû cohabiter avec l'avénement des religions musulmane et catholique avant de se confondre avec elles mais également avec tout ce qui peut constituer une civilisation. 
Leur pérennité pourrait s'expliquer par un attachement profond des africains à leur propre héritage culturel, leur terre, leur environnement, le respect des anciens, et une volonté de se protéger contre l'invasion occidentale et de sauvegarder leur identité pure.

Mais peut-on parler de "tradition" quand il s'agit de l'excision, de l'infibulation où du repassage de seins? Le terme est-il vraiment approprié? Est-ce des pratiques propres aux cultures de l'Afrique subsaharienne? 


Les mutilations sexuelles féminines dites excision et infibulation, sont des pratiques ou usages qui dateraient de l'aire des pharaons et en tout cas de l'époque où la plupart des peuples africains étaient majoritairement animistes. Elles varient et se pratiquent de manières spécifiques selon les pays, les peuples, les croyances, la génération, et l'époque. Ses victimes ou les personnes visées vont du bébé à la petite fille en passant par l'adolescente, la jeune fiancée ou jeune femme mariée ayant eu un premier enfant. Son but, selon ses adeptes, serait de détourner la femme de la tentation. Peut-être, par extension, d'elle-même. De sa féminité. Du coeur de sa féminité. 


Par ce biais, ses fervents défenseurs semblent vouloir lui dicter son existence: vierge tu resteras jusqu'au mariage et asexuée tu demeureras. Des raisons esthético-hygièniques sont également citées pour justifier cette pratique quand ce n'est pas par sacralisation.

A t-on besoin de mutiler un être humain pour pouvoir contrôler son existence? Est-ce réellement une protection que de vouloir ôter la femme de tout désir féminin? Une soi-disante éducation, morale ou coutume peut elle justifier un tel acte de violence physique et psychique? La morale d'une société vouée à l'abstinence est-elle susceptible d'être moins bien comprise et appliquée par les femmes au point de la prémunir d'une partie de leur être? Thomas Sankara déclarait à ce propos que sa pratique traduisait "ce que la tradition africaine a de pire, de plus dur et de plus inadmissible...la relation d'appropriation qui veut que chaque femme soit la propriété d'un homme".

Malgré les lois et campagnes de sensibilisation bannissant ces mutilations et mettant en avant le danger notamment mortel pour la femme, leur pérennité a de quoi inquiéter.

L'excision consiste en l'ablation du clitoris, capuchon ou prépuce clitoridien et parfois des petites lèvres. Le clitoris, cet organe non grata, est le plus sensible des organes génitaux de la femme. C’est une partie du corps féminin associé à l'éveil de la sensualité et du plaisir. En le pourchassant, le condamnant, le blessant, le coupant, le tranchant, le détruisant ou le supprimant, on prive la femme de sensibilité sensuelle et l'expose à de nombreux risques sanitaires. 

L'infibulation se traduit quant à elle par la suppression totale de la vulve. Autrement dit, tout y passe: le clitoris, les petites lèvres et les grandes lèvres. Dans cette forme de mutilation, l’entrée du vagin où la base restante des grandes lèvres est, après mutilation, soit cousue soit refermée à l'aide d'épines spéciales pour ne laisser qu'un minuscule orifice pour l’écoulement menstruel et les urines. Parfois l'opération s'achève par le ligotement des deux jambes à la corde et l'isolement de la victime jusqu'à la fin de sa lente cicatrisation.


Dans les deux cas, ces mutilations se pratiquent d'une manière cruelle et brutale, et bien sûr sans anesthésie puisque parmi certaines cultures africaines la pratiquant, c'est aussi un moyen de tester le courage et la résistance à la douleur de la femme souvent dans un contexte cérémonial, rituel ou sacré. Comme une invitation à la transcendance et au dépassement de soi. Comme une entrée ou un passage de l'enfance à l'âge adulte ou au statut de femme. 

Elle devient ainsi femme, tout en étant privée de cette constituante qui  participe à faire d'elle une femme. On lui tranche un bout de chair en pensant l'élever. Élever au rang d'adulte ou de femme comme pour l’anoblir et la mettre sur un piédestal et élever au sens éducationnel pour la rendre sage et digne de sa famille.


Sans parler des conditions d'hygiène déplorables, et des instruments usagés qui servent pour ce qui s'apparente à une torture autant physique que mentale: lames de rasoir, couteaux, et toute autre arme coupante. Le bouquet finale est l'application sur la blessure d'un mélange douteux de boues, plantes pilées et autres abomination pour aider à la cicatrisation. Une femme interrogée pour les besoins du blog en témoigne: "On m'a appliqué un mélange de toile d'araignée, d'excrément d'oiseau avec une pâte dont j'ignore la composition tout au long de ma convalescence. J'ai dû attendre des semaines, et pour certaines de mes camarades des mois avant que la cicatrisation ne se fasse totalement. Pendant l'excision, la douleur était tellement inouïe que j'en ai perdu connaissance pendant quelques minutes. A mon réveil, la moitié de mon corps baignait dans une flaque de sang. J'avais fait une hémorragie. Je comprends mieux l'usage de ces pâtes infâmes pour stopper le flot de sang." 

Même des années après, le souvenir de ce moment semble plus vif que jamais. Elle a du mal à revivre ce moment. Ses jambes se croisent comme par protection. Elle semble crispée. Dfines coulée de sueur apparaissent soudainement sur son visage. L'oeil alerte, elle poursuit: "Regarde comme je me mets à suer rien quand y pensant. C'est une expérience traumatisante à vie...Le pire c'est que quelques jours après, en me retournant sur ma natte de repos posée à même le sol, j'ai eu l'horreur de remarquer des vers de terre en dessous de mon pagne."
Une autre femme se confie en substance pour le blog: " La mère de mon beau frère a vécu un véritable calvaire pendant son excision. Pendant qu'elle accouchait, au village et dans des conditions précaires, l'accoucheuse s'est rendue compte qu'elle n'était pas excisée. Après accord, les femmes ont décidé de terminer son accouchement par une excision. Elles ont conclus après concertation que c'était le moment opportun pour la purifier et qu'il valait mieux après la souffrance et la douleur de l'accouchement, tout faire d'un coup. Qu'elle n'y verrait que du feu. Qu'elle ne ferait pas la différence au vu de sa douleur déjà manifeste...Elles l'ont excisé sans prendre garde à son état. Elle n'a pas supporté et a fait une hémorragie...Elle en est morte. Elle n'a pas survécu au double choc de l'accouchement et de l’excision. Cette femme a vécu tout ce que la douleur peut comporter d'atroce...dans sa chair. Et son fils, mon beau-frère, n'a pas eu ce bonheur et cette chance de vivre l'amour maternel... La blessure saignante de sa mère, il la porte toujours dans son coeur et sa mémoire".    
Ces témoignages démontrent toute  l'ignominie de l'acte et le traumatisme causé par tout le processus de déféminisation, de punition, d'agression, d'intrusion, de contrôle, de 
torture,de déstabilisation, d'emprisonnement, de traumatisme, de charcuterie de l'être.

Les risques des mutilations sexuelles féminines sont nombreux et déplorables:
-Hémorragies
-Infections locales ou généralisées 
-Infections et rétention d’urines; troubles et douleurs urinaires.
-Stérilité 
-Mauvaise cicatrisation : cicatrices souvent fibreuses, inesthétiques, boursouflées et chéloïdes douloureuses.
-SIDA et hépatites à cause des instruments réutilisés et du manque d'hygiène.
-Difficulté, complications et risques à l'accouchement: "malgré des épisiotomies supplémentaires (acte chirurgical consistant à ouvrir le périnée au moment de l'accouchement) les déchirures périnéales sont parfois graves. Ces déchirures peuvent se compliquer de fistules et de nécroses des cloisons recto-vaginales et vésico-vaginales rendant les femmes incontinentes, c'est-à-dire qu’elles ne peuvent retenir ni leurs urines ni leurs selles." http://sante-az.aufeminin.com

Chez les femmes ayant subi une infibulation, le premier rapport sexuel devient une épreuve presque insupportable et impossible. Dans ce contexte, l’époux va même jusqu'à recourir à un couteau ou une lame tranchante pour "ouvrir" sa femme. Parfois le rapport n’aboutira qu’après plusieurs tentatives brutales et vaines. Il arrive que certaines femmes tombent enceintes sans aucun acte. D'oû des risques obstétriques surélevés.

Aujourd'hui des chirurgiens peuvent réparer les femmes en reconstruisant leur intimité. Mais détiennent-ils le pouvoir d'effacer le choc de l'acte? Son souvenir? Sa douleur inqualifiable et immatérielle?
Selon un article référencé de wikipédia, les mutilations sexuelles féminines seraient pratiquées dans 28 pays d'Afrique avec une proportion de femmes excisées variant selon les pays. Les pays où la grande majorité des femmes sont excisées soit plus de 85 % : Djibouti, Égypte, Éthiopie, Érythrée, Guinée, Mali, Sierra Leone, Somalie, Souda. Les pays où seules certaines fractions de la population sont touchées avec 25 à 85 % de femmes excisées, proportion variant selon l’ethnie, la catégorie sociale et la génération : Burkina Faso, Centrafrique, Côte d'Ivoire, Gambie, Guinée-Bissau, Kenya, Liberia, Mauritanie, Sénégal, Tchad. Enfin les pays où seules quelques minorités ethniques sont concernées et où la proportion d’excisées est inférieure à 25 % : Bénin, Cameroun, Ghana, Niger, Nigeria, Ouganda, République démocratique du Congo, Tanzanie, Togo".
Elle est aussi pratiquée au Proche Orient et en Asie( Yemen, Indonésie et Malaisie) toujours selon wikipédia.
L'excision est réprimée par la loi dans une quinzaine de pays d'Afrique. Cela n'empêche pourtant pas sa pratique si ce n'est de manière moindre.  
Une autre pratique bien moins connue que l'excision fait partie de ces gestes nuisibles et néfastes dont les jeunes femmes se passeraient volontiers, si leur avis était pris en considération: le "repassage des seins". 
C'est cette pratique qui consiste en la mutilation des seins. On les écrase, les casse, les masse  de manière abusive pour retarder leur croissance afin de ralentir ou perturber la naissance de la féminité. Le but évoqué est de protéger les fillettes ou pré-adolescente du regard des hommes et d'éviter les risques de sexualité ou grossesse précoce. 
La femme étant le mal de la société, on lui ôte ses seins et son clitoris quand on ne la couvre pas de la tête au pied afin de la prémunir de toute confrontation avec le mâle. Ce dernier ne bénéficiant ni d'oeillères ni de muselière, la femme doit être rafistolée afin de ne pas provoquer l'animal en l'homme. Dans cette logique, la femme est rabaissée au rang d'objet de désir et d'éternelle pécheresse tentatrice, et l'homme à celui de pauvre pervers sexuel et bestial à ne pas provoquer.
 Plus sérieusement, au lieu d'inculquer aux hommes un meilleur respect de la femme et de ses droits, les sociétés concernées préfèrent attaquer les jeunes filles dans leur féminité naissante et apparente par une torture physique et moral. Un calvaire en somme.

Cette pratique est très répandue au Cameroun et en Guinée mais aussi présente au Sénégal, au Mali, en RDC. C'est une pratique tabou donc difficile à recenser mais elle reste largement courante en Afrique subsaharienne. Il y a plusieurs moyens de repasser, ramollir, affaisser ou casser les seins. Ames sensibles s'abstenir.  

Galets ou pierre chauffés, louche artisanale, spatules, pilon et autre instrument de cuisine traditionnel pouvant servir à atrophier les mamelons. Cette acte se fait également sans anesthésie et la douleur est évidemment violente et immédiate. Les conséquences sont la survenue d’abcès, d’infections, de dissymétrie, de déformations des tétons ou d’atrophie des seins, de brûlures, coulées de lait maternel hors grossesse et traumatisme psychologique. Sans parler de l’augmentation des risques de cancer. 
Ces agressions qui se déroulent pendant la puberté, moment où la petite fille est déjà troublée par les changements de son corps, participent à la déstabiliser davantage et à jeter le trouble dans sa perception d'elle-même. Cela éveille un sentiment de culpabilité et de dénigrement sur sa condition de fille. On m'agresse parce que je deviens femme! C'est donc mal d'être une femme!
Toutes ces violences faites aux femmes contribuent à renforcer leur statut d'être inférieur et à asseoir l'inégalité entre hommes et femmes. Toutes ces violences faites aux femmes contribuent à nier leur droit à disposer de leur corps, à grandir et s'épanouir normalement. Toutes ces violences faites aux femmes contribuent à les maintenir au banc de la société; mais aussi au banc des accusés. Leur crime? Naître femme.
En parler, c'est contribuer à briser un tabou et c'est une manière de sensibiliser les gens à une meilleure protection des jeunes filles et des femmes. 
Ni l'excision, ni l'infibulation encore moins le repassage des seins ne sont des pratiques valables et utiles. Rien ne saurait les justifier. Au contraire tout est là pour les bannir. L’accès à l'éducation scolaire et à l'information peut aider à combattre de mauvaises coutumes. Et si la plupart de celles-ci doivent être défendues et valorisées en général, certaines de leurs constituantes n'ont plus lieu d'être.
Tant qu'être femme sera synonyme de supplice, le combat pour le respect de ses droits en tant que femme, en tant que fille, en tant qu'être humain ne sera pas terminé. 
Fleur du désert, qui raconte l'histoire poignante du mannequin
Waris Dirie, ayant subit une infibulation à l'enfance.
 
Cri du coeur  poètique et engagé de Sembène Ousmane contre l'excision.
Témoignage de feu Katoucha, ancien top model, excisée alors jeune fille.

Le premier libre à explorer ouvertement
le terrible sujet à la fin des années 70... par l'universitaire
Awa  Thiam
L'autobiographie bouleversante de la
sénégalaise Khady Koita excisée à
l'age de 7 ans et qui reproduira par soumission cette pratique

sur ses petites filles avant de se battre  pour son abolition.
Une fiction qui décrit et dénonce avec brio la perception
de l'excision comme acte destiné à purifier et
ennoblir, et la manière dont il condamne et consume
les filles et femmes