samedi 3 septembre 2011

De Nollywood à Hillywood, de Sembène à Ouedraogo, Clap, moteur, action sur le cinéma africain (Suite)

Silence, ça tourne!
En homme engagé et avancé, Sembène se penche ensuite sur la condition de la femme africaine. Nous sommes en 2000, il lance un triptyque intitulé "L'héroïsme au quotidien" dont deux volés sont dédiés à la femme. Ainsi Faat Kiné, suit trois générations de femmes. La grand-mère, dont la génération de femme est résignée et soumise non seulement à l'autorité masculine mais aussi à sa famille, à sa société ; Faat Kiné, sa fille plus combattive et affirmée; et enfin la petite fille, largement émancipée. Une manière de montrer l'évolution d'une société sénégalaise à travers trois femmes et trois époques.
Extrait de Moolaade, Sembène.
Quatre ans plus tard, avec "Moolaadé" (2004) son dernier film, il s'attaquera à un sujet tabou : la circoncision  cette vacherie inhumaine, inutile, archaïque, injustifiable. Dans ce conte moderne, quatre petites filles fuyant l'excision trouvent refuge chez une femme Colle Ardo campé par l'actrice malienne Fatoumata Coulibaly, qui  après avoir préalablement refusé que sa fille soit mutilée, les accueille pour mieux les protéger et se braquer contre tout un village voué à cette pratique. Il remporta pour cette oeuvre plusieurs récompenses: le prix Un certain regard au Festival de Cannes 2004, le prix du meilleur film étranger décerné par la critique américaine, le prix spécial du jury au festival international de Marrakech ou encore le prix Harvard Film Archive décerné par l'université de Harvard en 2001. Cinéaste aux multiples casquettes: réalisateur, scénariste, auteur et acteur, il aura à coeur de défendre ses films en les projetant  auprès des populations africaines les plus reculées. Son desseim? Partager ses oeuvres avec les principaux intéressés dans une logique militante. Il s'éteint en 2007 en laissant aux africains un fort héritage intellectuel, artistique et culturel engagé.

Touki Bouki de Mambety
Djibril Diop Mambety est une autre figure de proue du cinéma sénégalais décédé en 1998 et frère ainé du chanteur et musicien Wasis Diop qui composera la Bande son de deux de ses films "Hyènes" en 92 et "La vendeuse de soleil" en 99. Son tout premier long métrage "Touki Bouki" en 72 fut sélectionné à Cannes et récompensé à Moscou qui parle d'une volonté de la jeunesse de partir pour mieux gagner en indépendance, se désafillier pour grandir. Dans "parlons grand-mère" il réalise avec humour et brio le making of (documentaire des coulisses) du tournage au Burkina Fasoo de "Yaaba", deuxième film du formidable Idrissa Ouedraogo maître burkinabè du cinéma contemporain.
Les réalisateurs Ouedraogo et feu Mambety.
Idrissa Ouedraogo est sans doute l'un des rares cinéastes africains à avoir réussi à démocratiser les films africains sur un plan mondial mais surtout en Afrique, en proposant des films à l'intrigue limpide et à l'esthétique soignée. En choisissant de raconter des histoires au plus près des réalités sociales africaines avec une transposition à portée universelle (les valeurs ne le sont-elles pas d'une culture à l'autre?), il a su apporter à ses films une dimension internationale où tout le monde peut se retrouver. Le public d'ailleurs et le public africain. Ce dernier en particulier est une première cible difficile à conquérir car très exigeant et sélectif.

Les africains ont, en effet, longtemps lorgné du côté des films américains, européens et indiens; leurs propres films les laissant de marbre. Sans parler du succès inénarrable des télé-novelas d'Amérique latine et des séries américaines adoptées par ce public comme des instruments de cultes. En outre, la plupart des africains auront plutôt tendances à consommer des produits venant d'ailleurs au détriment des produits locaux même si la qualité de ceux-ci s'avère meilleure sinon tout aussi bonne que les premiers. Complexe d'infériorité ou jugement erroné?
 Les films africains étant soit matériellement inaccessibles (ils sortent rarement voire jamais dans les salles obscures africaines), soit intellectuellement inaccessibles (ils sont jugés comme trop poétisés, trop oniriques, trop linéaires, trop lourds, trop pauvres, trop ennuyeux), ils ont longtemps été boudés par le grand public africain. Parallèlement, les salles de cinéma sont à la fois de plus en plus désertées et de moins en moins présentes dans les capitales africaines (fermeture définitive); leurs billets perçus comme trop chers comparés au niveau de vie ont participé à leur déclin. Tout comme l'insécurité de certaines capitales les ont isolé. Par-ailleurs, les télévisions africaines ont longtemps boycotté les films africains en évoquant ce désintérêt du public. Un cercle vicieux.

Des chaînes comme TV5 monde/Afrique et plus tard les généralistes à destination de l'Afrique francophone comme CFI (morte en 2003 malgré son immense succès: elle concurrençait TV5) et aujourd'hui les continentales comme Africable, pour ne citer qu'elles, ont été déterminantes dans la vulgarisation des films africains en ouvrant la voie aux chaînes nationales, à présent décomplexées. Et ceci, surtout vis à vis des productions télévisées africaines qui vivent un succès fulgurant. Elles se sont imposées dans le paysage audiovisuel africain pour mieux se populariser et devenir incontournables. Notons une prédilection du public pour les séries burkinabè, ivoiriennes et nigérianes à l'humour et aux histoires fracassantes. 
Concernant les films, les chaînes nationales restent encore un peu frileuses à les diffuser. 

 Dans ce contexte, de nouvelles industries cinématographiques (chez les anglophones notamment) et des cinéastes comme Idrissa Ouedraogo ont apporté leur pierre à l'édifice en contribuant fortement à réconcilier les films du continent avec son public.
Ouedraogo étudie l'anglais à l'université de Ouagadougou avant de poursuivre ses études à l'Institut africain d'éducation cinématographique (Inafec) en 1977. Diplôme en pôche, il s'envole pour la France et atterrit à l'Institut des hautes études cinéatographiques (Idhec) et à la Sorbonne, où il décroche un DEA de cinéma. S'en suivent plusieurs courts métrages dans la décennie 80 qu'il qualifie de "documentaires fictionnalisés".

En 1986, il réalise son premier chef-d'oeuvre "Yam Daabo, le choix" qui raconte l'exode contrainte de paysans due à la sécheresse. Il a alors 32ans. Dés lors, il suscite l'intérêt du public tout en gagnant l'oeil approbateur de la critique.
Extrait de Yaaba de Ouedraogo
 Mais c'est avec "Yaaba" trois ans plus tard qu'il gagne réellement sa renommée. Le succès est immédiat. Public et critique sont unanimes: Ouedraogo est un génie! Les africains ayant peu à peu échos de son travail le clament et la critique internationale salue son talent. D'où de nombreuses citations et récompenses dans les festivals du monde à l'image de Sembène mais aussi régulièrement en Afrique. 

La particularité de sa réussite, il la doit notamment au fait qu'il produise lui-même la plupart de ses films (totale liberté de ton) avec sa société 'Les films de la plainecréée en 1990. Mais également à sa marque de fabrique qui charme et fait mouche: le décor sahélien de Ouahigouya son village d'enfance à quelques kilomètres de Ouagadougou la capitale.

Avec yaaba (grand-mère en moorè) il offre dans un récit réaliste et une image épurée, l'histoire poignante d'une vielle dame accusée de sorcellerie et exclue du village. Elle vit seule et éloignée de tous dans sa petite case au mileu de nulle part. Un jeune garçon, Bila, et sa copine Nopoko seront les seuls à l'approcher et la fréquenter reconnaissant son humanité. Ils la surnomment Yaaba. . Une profonde amitié et affection grandissantes les lient alors au grand mécontentement du reste du village. Et lorsque Nopoko va être atteinte de tétanos, la vieille Yaaba partira à la recherche des herbes qui peuvent guérir l'enfant. Et ceci n'est qu'une partie de l'histoire puisque Ouedraogo aura le génie de présenter dans ce film une multitude d'autres personnages s'entrechoquant dans la vie animée de ce village qui est le point central du film.


Sala sans son Karim (Extrait de Na Karim
na Sala)
On retrouve les mêmes acteurs dans "A Karim na sala" (Karim et Sala) en 1991. Film qui sera même, chose rare pour un film africain, doublé en plus d'être sous-titré en français... D'un côté, il y a Karim, un jeune paysan de douze ans qui vit avec son oncle tyrannique depuis la disparition mystérieuse de son père. Oncle avec lequel sa mère s'est remariée. Le jeune garçon cultive la terre avec ses parents et vend au marché quelques poulets ou calebasses. De l'autre, Sala, douze ans, citadine et fille de famille riche venant au village pour y passer des vacances. Les deux enfants se rencontrent, les sentiments naissent. Et selon la coutume locale, quand un garçon veut faire une déclaration d'amour à une fille, il lui offre un chevreau. Malgré leur jeune âge, malgré leur monde opposé et les mésaventures qui les attendent notamment avec la police, les deux enfants apprennent à s'aimer. Le film est captivant.
Karim sans sa Sala
Ouedraogo sait de fait, formidablement narrer le temps de l'enfance, les liens d'amour entre adultes, ceux entre enfants, ceux entre adultes et enfants, l'amour de la terre, l'exode forcé ou choisi, la confrontation entre tradition et modernisation, le respect des anciens, les préjugers, la condition et la puissance des femmes africaines, la tolérance et les problèmes sociaux en général. Et ceci avec une écriture, une scénarisation, une réalisation maîtrisée de bout en bout sans parler du choix des acteurs toujours bluffants.
Avec "Tilaï" en1990, il réadapte à la sauce africaine une tragédie grecque. On reprochera à ce film avant-gardiste d'être trop éloigné des réalités politiques et sociales de l'époque; d'être trop fantaisiste. Et pourtant aujourd'hui, les professionnels du septième art voit dans cette épopée présentant l'histoire tragique d'une famille dans une Afrique mythique et intemporelle une métaphore politique. En effet jusqu'où peut aller le respect des anciens, des castes, de la tradition et par extension du pouvoir? Quelles en sont les limites?
Tilaï
 Dans ce film un fils en veut à son père d'avoir épouser sa promise mais ne le défie pas, par peur. L'entourage ne réagit pas non plus, par peur. Son frère à qui, le père demande d'éliminer son frère ainé conspire avec lui mais n'ose pas l'affronter, par peur. Dans le village, tout le monde désaprouve mais personne ne s'élève contre le père, par peur. Le père finit par les manipuler jusqu'à la tragédie. Un peu comme dans Antigone, Oedipe...Métaphore politique car un certain Thomas Sankara qui avait osé affronter le pouvoir colonial et les chefs du pouvoir traditionnel, se serait  fait assassiner par ce que les africains appelent "un frère" et ce que les occidentaux nomme "un ami". Par manipulation de la France et la collaboration de certains de ses compatriotes rejetant ses idées révolutionnaires pris comme un affront. "Tilaï" serait donc une critique subtile du pouvoir burkinabè. A rappeler, que Thomas Sankara a beaucoup travaillé à la valorisation et promotion du cinéma local et africain.
 En 91 il ne résiste pas à l'appel du théâtre et met en scène à la comédie française "La tragédie du roi Christophe" de Césaire.
 En 92, il enchaine avec Samba Traoré qui raconte les déboires d'un jeune homme qui se réfugie dans son village après avoir participé à un hold up.
Les télévisions francaises séduites le convoitent. Il tourne un court métrage sur le fespaco (festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou) pour Canal+ et un téléfilm "Afrique, mon Afrique" en 94, diffusé sur Arte.

La même année, il change de cap et tourne son premier film loin de sa terre natale, loin de Ouahigouya...à Lyon, en France: "Le Cri du coeur". Film qui met  en image l'histoire d'un jeune garcon dont le père vivant en France obtient l'autorisation de les accueillir avec sa mère. L'enfant qui doit quitter son environnement, ses repères, ses amis et son grand-père malade semble perdu. A son arrivée en France, il voit...une hyène et s'empresse de le jurer à ses parents. Hallucination ou réalité? Ses parents restent incrédules et s'inquiètent pour sa santé mentale... Seul Paulo joué par Richard Boringer, un homme rencontré par hasard, le croit et l'aide à apprivoiser ses peurs pour mieux chasser la hyènel. 

En 1999, il produit et réalise au Burkina la série télévisée "Kadie Jolie" qui est un énorme succès public en Afrique francophone. La série est même diffusée en 2000 sur la chaine fancaise Comédie!
En 2002, il réalise  pour le film collectif 11 SEPTEMBRE, un court métrage ironique dans lequel des enfants burkinabè croient reconnaître Ben Laden. Ce Ben Laden s'enfuie en avion au plus grand désarroi de ces enfants à sa poursuite. Ils rêvaient tous de gagner la fameuse prime de Georges Bush. "Reviens Ben Laden, on a besoin de toi! »  lancèrent t-ils tristement en voyant l'avion s'envoler dans les cieux. 
En 2003, il tourne "La Colère des dieux" sur l'intrusion coloniale.



A suivre...

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