mercredi 21 septembre 2011

Frappe-moi si tu peux! (Suite)

"La violence des enseignants à l’égard des enfants en milieu scolaire continue de prendre de l’ampleur et met à mal le système éducatif, déjà fortement décrié.  L’usage du châtiment corporel est plus courant dans l’école algérienne en dépit de l’interdiction du ministère de l’Education nationale et de la condamnation unanime de cette pratique par les parents d’élèves". La Tribune.
Les dérives de la violence éducative


Une ancienne élève d'une école privée catholique de Ouakam, à Dakar, Sénégal, témoigne pour le blog." L'une de mes camarades de 11 ans était souvent prise pour cible par la majorité des élèves et méprisée par notre enseignant du fait de son milieu social. Elle présentait des éraflures du cuir chevelu causées par une maladie de la peau. Ce qui participait à sa marginalisation. Un jour, l'enseignant insatisfait par le travail de ma camarade a pris son bout de tuyau d'arrosage qui lui servait de chicotte et lui a asséné un violent coup sur la tête. La conséquence fut immédiate: son cuir chevelu a éclaté. Elle saignait abondamment. Nous étions tous choqués et paralysé par le spectacle qui se déroulait sous nos yeux. On avait l'habitude de recevoir des coups et injures et même de rentrer avec des enflures et la douleur persistante, mais tout ce sang... Lorsque la directrice et son assistant ont été alerté par notre enseignant affolé, ils ont juste tempéré et nettoyé tant bien que mal ses blessures avec la pharmacie disponible. Avertis, ses parents se sont présentés et ont bien réalisé la gravité de la situation sans pour autant réagir; vraisemblablement pas conscient de leurs droits. Ils sont restés têtes baissées, mains croisées devant les explications confuses et absurdes du corps enseignants. Ces derniers s'en sont tous tirés sans aucune plainte. Notre camarade s'est absentée pendant plus de deux semaines avant de reprendre le chemin de l'école. Traumatisée, j'ai pris l'initiative, même très jeune et avec l'encouragement de mes parents, d'écrire une lettre de dénonciation des châtiments corporels au ministre de l'éducation de l'époque André Sonko. Il s'est empressé à ma grande surprise et satisfaction d'appeler notre école pour  exiger un arrêt des châtiments. Ça s'est calmé...pendant un mois. Chassez le naturel et il revient au galop!"

Un exemple de dérapage comme celui-ci n'est malheureusement pas isolé. Nombreux sont les enfants qui subissent ce genre de violence principalement dans les pays en voie de développement. Ils se muent en général dans le silence et finissent par croire que les coups sont mérités ou normaux puisque venant d'une autorité. A ce propos, beaucoup d'auteurs ne voient rien d'inhabituel ou de répréhensible dans leurs actes. Au Sénégal  60 % des enseignants en école primaire publique ont avoué avoir recours aux châtiments corporels. C'est aussi valable dans de nombreuses écoles privées. La plupart des enfants confirment cette situation. Pourtant, ils sont depuis 1973 interdits par la loi sénégalaise qui stipule que « les seules punitions autorisées sont la réprimande verbale, la retenue après la classe, l'exclusion temporaire de 1 à 8 jours et l'exclusion définitive ».




Autre cas: Trois ans fermes, 200.000 francs CFA (305 euros) de dommages et intérêts à la famille de la victime et 15millions de FCFA (22.867 euros) à l’Etat pour les soins de la victime dans l'affaire de la petite Kankou Guèye. Selon un responsable de la Coordination Africaine des Mouvements d'Ecoles Modernes (ASEM) de la cellule de Rufisque (cellules au nombre de huit pour le moment au Sénégal), les parents de la jeune fille ont été encouragés à traîner son institutrice au tribunal pour coups et blessures à l’œil afin que ce genre d'incidence ne se reproduise plus. Malgré le vaste soutien de l'ensemble de ses collègues, elle a été condamnée. 
Avec le travail de coordination des associations de en plus présentes, ces violences sont dénoncées et combattues. Et les parents mal informés, illettrés ou analphabètes peuvent être au fait de leurs droits et être soutenus dans leurs démarches pour des sanctions civiles et pénales.
Au Bénin, les chatiments corporels ne feraient plus l'unanimité
face à la contestation de nombreux parents.
Chatiments corporels: que dit la loi?


Pour mieux cerner la problématique, un tour d'horizon sur la réglementation des chatiments corporels comme moyen d'éducation s'impose. Saliou Sarr, Président de l'Association Sénégalaise pour l’école Instrument de Paix (EIP-Sénégal) a dressé, dans un rapport de 2010, un état des lieux complet sur la question.
Les statistiques démontrent que 89 états dans le monde autorisent les instituteurs à battre leurs élèves. Dans cette liste se trouvent la Corée, l'Australie, la France (qui n'a pas clairement légiféré la question), plusieurs états des Etas-Unis et d'Amériques du Sud et 14 états de l’Afrique de l’ouest et du centre dont : le Nigéria, le Niger, la Gambie, le Cap-Vert, la Cote d’Ivoire, la Mauritanie, le Ghana, le Bénin, le Libéria, la RCA, la sierra Léone.


Les pays ayant interdit les châtiments à l’école dans le monde sont au nombre de 108 dont 11 de l’Afrique de l’Ouest et du Centre : le Sénégal, la Guinée, la Guinée Bissau, le Mali, leTogo, le Gabon, la RDC, le Tchad, le Burkina Faso, le Congo, le Cameroun. 
En revanche il n'y a aucun pays africain parmi les 26 qui ont interdit tous châtiments corporels dans les structures d’accueil, dans le système pénal, dans les mesures disciplinaires à l’école et dans la famille. 
Cela parait même inenvisageable et inconcevable dans les cultures africaines où en règle générale, l'éducation, la prévention et la punition ne vont pas sans une correction physique. En tout, 171 états dans le monde autorisent les châtiments corporels à la maison, dont 25 états de l’Afrique de l’ouest et du Centre .
Malgré les interdictions de chatiments à l’école  des recherches au Sénégal,  auTogo, en RCA, en Guinée, ont montré que plus de la moitié des élèves des établissements d’enseignement primaire étaient victimes de châtiments corporels et beaucoup dans les écoles coraniques.


Les seuls pays qui ne sanctionnent pas les châtiments corporels comme un délit sont la Gambie, la Guinée, la Mauritanie, la RCA, la Sierra Léone. Sur les 54 états de l'Afrique, ils sont interdits par la loi dans seulement 21 pays africains.
Ex : Au Bénin, ils sont légaux et 41 % des enseignants pour 79 % des élèves signalent le recours aux châtiments corporels.
En RCA 52% des enseignants du cycle primaire infligent chaque jour des châtiments corporels à leurs élèves, 13,1% d’entre eux le faisant deux fois par jour au minimum et 16,2% une fois par jour.
En Gambie, 22 % des enseignants battent souvent ou très souvent leurs élèves, tandis que 36% le font systématiquement.


Mais ces chiffres ne sont que la partie visible de l'iceberg puisque dans les faits il s'avère qu'en Afrique de l'Ouest près de 80% des enseignants appliquent la loi de la chicotte. Si certains l'utilisent de manière relativement raisonnable et exceptionnelle, d'autres en abusent consciencieusement. 
Dans cette violence physique il faut faire la différence entre la simple tape et les coups violents.  Même si dans le débat, il y a d'un coté ceux sont contre tout recours à la force par peur des dérapages, en insistant sur le fait que la fermeté ou l'autorité est suffisante car dissuasive. Et ceux qui pense qu'une fessée est salutaire quand elle ne dépasse pas les bornes.
Mais trop de cas de violence extrême sont constatés dans les écoles et c'est bien là le problème dans les châtiments corporels.


Je frappe donc j'éduque?


Les excuses sont nombreuses pour justifier leur recours. Selon plan-international.org ce problème est amplifié dans les pays où les enseignants manquent de formation, de motivations et sont confrontés au stress à cause de leur sous-qualification."En Equateur, de nombreux professeurs sont mal payés et ne sont pas correctement formés pour gérer des classes. Ils ont donc souvent recours à des méthodes violentes."
Il ya aussi la surcharge de certaines classes dans des écoles africaines, la prévention des erreurs, fautes et autres perturbations, et la culture. Sur ce dernier point, en Occident jusqu'au 19e Siècle l'éducation traditionnelle était une question de dressage de l'enfant qui était indissociable de la chicotte. L'Amérique puritaine y a aussi recours au nom d'une éducation soi-disant biblique "Tant qu’il ya de l’espoir, châtie ton fils mais ne va pas jusqu'à le faire mourir, 18 :19 ". Ces justifications sont pourtant contredites car beaucoup de catholiques soutiennent au contraire que la bible encourage la protection sans faille de l'enfant.
 Dans de nombreuses cultures africaines, avoir recours à la force physique pour punir est considérée comme un droit des parents et de la famille, mais aussi de l'enseignant et plus largement de l'adulte même anonyme. Ce sont des pratiques admises et courantes. Au Sénégal, ils sont largement utilisés dans la plupart des sociétés. Aliou Sarr de l'EIP souligne à titre d'exemple que les Seereer, les joola, les manding applique les chatiments corporels dans leurs cérémonies d’initiation comme dans la famille et à l’école. Et ce ne sont pas les seuls. Chez les wolofs, il rappelle que le même mot « yar » signifie à la fois éducation et bâton même si beaucoup réfutent cet argument en avançant que “éduquer” signifie plutôt “liyaar” (mimer, faire signe) qui est devenu par contraction “yar”.Cette conviction et l’acceptation d’une telle forme de violence physique par les hommes et les femmes contribue « à la banalisation de la violence, à sa répétition dans le milieu scolaire et au fait qu’elle est tolérée jusqu’à un certain niveau par les sociétés ». ajoute-il.
Il est important de signaler que  les chatiments corporels dans la législation des pays africains sont applicables sous condition de n'infliger aucuns dommages physiques et psychologiques ni aucunes sanctions dégradantes et injurieuses. Autrement, on autorise légalement la tape, la baffe ou la fessée mais pas de coups violents, pas d'injures, ni d'humiliation.
 Pourtant dans la réalité, on est plus proche des dérives que des chatiments légers.


Concernant l'aspect juridique en Europe, l'Angleterre autorise les notions de « châtiments raisonnables » comme le droit français, espagnol, et portugais admet la « correction légitime ». Le Royaume-Uni a eu "une influence considérable, en institutionnalisant les châtiments corporels dans les systèmes éducatif et judiciaire de ses colonies, ainsi que dans les « foyers » pour enfants, et en utilisant ses missionnaires pour diffuser ces pratiques"


Par ailleurs, certains enfants sont davantage exposés à ces violences que d'autres. Les garçons seraient généralement plus battus que les filles même si elles ne sont pas épargnées. De même, ceux souffrant déjà de discrimination en raison d'un handicap, de leur pauvreté, de leur classe sociale, de leur caste, de leur situation familiale(orphelin) ou de leur appartenance ethnique sont plus visés que les autres enfants.
Beaucoup d'associations et de politiques tentent de venir à bout de la maltraitance infantile en général et des châtiments corporels en particulier, mais c'est vaste chantier.


Concernant l'exploitation et la condition de vie des talibés, le travail sur le terrain s'avère très complexe. Le lobbying des marabouts, le désengagement de certains parents, les mentalités constituent de véritables obstacles.
Il ya cependant de petites avancées avec les tabous brisés et les enquêtes de fond réalisées par les spécialistes de l'enfance. La justice ose désormais poursuivre les maitres coraniques  pour des peines exemplaires, même si beaucoup de cas restent irrésolus.


Grace à la dénonciation, à la sensibilisation et au suivi de nombreuses associations, ces dérapages sont de plus en plus contrôlés. 
Une meilleure formation des enseignants à la pédagogie et à l'éducation sans violences, une meilleure implication des parents et éducateurs, et un contrôle de l'application des lois pourraient contribuer à faire reculer les violences graves sur mineurs dans les écoles.
 Il sera difficile voire impossible d'interdire totalement les châtiments corporels mais grâce à l'application de sanctions en cas de blessures graves et d'actes injurieux ou dégradants, les dérapages pourront être évités. De nombreux parents informés, n'hésitent plus à lancer des poursuites contre les auteurs, et certains s'en prennent même directement à eux pour régler le conflit par des coups. La violence appelle la violence!
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