mardi 11 octobre 2011

Ellen Johnson-Sirleaf, entre guerre et paix.


La Première de la classe: Ellen Johnson-Sirleaf
Le Prix Nobel de la paix a, cette année, été décerné à trois femmes dont une pionnière en Afrique , Ellen Johnson Sirleaf. Un Prix honorable qui ne saurait à lui seul justifier et résumer l'intérêt que l'on pourrait  porter à cette femme de poigne surnommée la dame de fer. Surnom souvent accordé à tort ou à raison à toutes les femmes de pouvoir à fort tempérament depuis Margaret Thatcher.
 Celle qui succède à Barrack Obama est du haut de ses 72 ans la deuxième africaine à être distinguée pour son oeuvre en faveur des progrès pour la paix, la démocratie et la condition féminine après la kenyanne feu Wangari Maathai
C'est la Première femme présidente de la terre de liberté aux 14 ans de guerre civile, le Libéria, et la Première femme présidente élue sur la terre mère, l'Afrique. Notons toutefois la savante remarque du New York Times qui la présente comme la première dirigeante élue à la tête d'un pays africain mais dans l'histoire de l'Afrique contemporaine. Cette précision, quelque soit sa teneur, est louable puisque l'histoire universelle ou universalisé a tendance à mépriser les anciennes dirigeantes de royaumes d'Afrique qui ne figurent pas dans ses lignes car assimilées injustement à des légendes ou mythes ou tout simplement ignorées. Pour en citer quelques unes: la reine Ndete Yalla du Waalo, l'un des anciens royaumes du Sénégal; la reine Abla Pokou de Cote-d'Ivoire originaire du royaume Ashanti; la reine Ranavalona III de Madagascar ou encore parmi les plus connues Nefertiti, Cleopatra ou la reine de Saba que l'histoire a trop tendance à vouloir pâlir. Trop puissantes pour être d'une civilisation négro-africaine? 
De l'événement de sa prise de fonction historique à l'avénement d'une ère nouvelle au Liberia, qui est Ellen Johnson Sirleaf?

Une féministe brillante

Je milite donc je suis.
E.Johnson-Sirleaf, dans son costume
de jeune militante.
Elue en 2006 à la magistrature suprême du Liberia, Ellen Johnson Sirleaf est une économiste formée aux Etats Unis et notamment diplomée de l'université du Colorado et de Harvard. Elle fait partie de la sororité Alpha Kappa Alpha Sorority, Inc. créée et bâtie pour et par des femmes noires en 1908 à des fins socio-culturelles. Cette organisation féminine, qui compte désormais des membres de diverses origines, tend à aider les individus et communautés à développer et maintenir des rapports constructifs entre-eux. Parmi ses membres prestigieux, l'organisation a connu la militante des droits civils Rosa Parks, la première astronaute noire Mae C Jemison, les auteurs Tony Morrison, Maya Angelou et Sonia Sanchez, la chanteuse Ella Fitzgerald, l'actrice Jada Pinkett Smith, les politiciennes Hillary Clinton et Michelle Obama qui se sont toutes les deux finalement retirées car l’adhésion requiert une close d'exclusivité.
 De 72 à 2005, la présidente nouvellement nobélisée s’attelle à construire brillamment  une carrière internationale dans la finance en occupant des postes à hautes responsabilités notamment dans le gouvernement libérien (ministère des finances de 72 à 80), en Afrique (vice-présidente de la Citibank, Nairobi, et directrice du programmes de développement des nations unies bureau Afrique) et à Washington en tant que vice-présidente et membre du comité de direction de la banque Equateur, entre autres qualifications. 
Ses exploits? Avoir réussi à faire supprimer la dette de son pays grâce à ses relations; avoir changé la mauvaise image du Libéria sur la plan international; avoir réalisé des avancées sur la condition de la femme libérienne. 
Ses combats? Réussir à attirer et maintenir les investisseurs sur le marché libérien pour une meilleure reconstruction de l'économie et en finir avec la xénophobie et les tensions entre communautés; enfin supprimer la culture de la corruption (ce qui n'est pas gagné).

Femme sans frontière
Mais le travail accompli en faveur des femmes de son pays sur le plan de l'alphabétisation et du travail, qui lui a aussi valu son Nobel, est remarquable. En outre, si cela tenait qu'à elle, il n'y aurait que des ministres femmes. "Elles sont plus sérieuses, elles travaillent plus dur et elles sont moins corruptibles", confiait-elle  au New York Time. Le quart de son gouvernement  est d'ailleurs composé de femmes.
Pourtant, la femme qu'elle est n'a pas toujours connu la liberté auquel tout être humain aspire. Notamment au sein de sa vie privée. C'est très tôt à l'âge de 17 ans qu'elle épouse James Sirleaf, un homme décrit comme autoritaire, possessif et plus âgé. C'est sous son impulsion, qu'elle ira poursuivre ses études aux Etats-Unis.

 Alcoolique et violent, il se met très vite à contrôler jalousivement la vie de son épouse étudiante. Mais le calvaire ne s'arrête pas là. Même plus tard, alors ministre des finances, E.Johnson-Sirleaf aura la surprise de voir son mari débarquer dans son bureau et lui donner des gifles. La raison? Elle travaillait beaucoup trop tard à son goût! Elle finira par divorcer après que son homme des cavernes lui a pointé un pistolet sur sa tête devant leurs quatre enfants.

Une survivante

Mama Ellen, s'adressant à l'Avenir...
Toujours ministre des finances en 1980, elle subit, après les coups de son mari, un coup d'état du sergent chef Samuel Doe contre le président en fonction William Richard Tolbert. Ce dernier est interpellé à son domicile le matin du 12 avril 1980 par Samuel Doe accompagné d'un groupe de soldats venus officiellement réclamer le paiement de leurs soldes. Trouvant le président sans défense, encore au lit, ils décident à la demande du sergent de le torturer à mort. Le président est littéralement éventré et défenestré de sa chambre. L'impitoyable Doe arrache ainsi le pouvoir pour devenir le 21e président de la République du Libéria. Mais son nettoyage ne se termine pas là. Il lui faut éliminer tous les ministres du gouvernement de Tolbert dont Ellen Johnson Sirleaf est membre.
 Pour ce faire, il choisit de les fusiller dans une humiliation totale sur une plage de Monrovia. Treize ministres meurent à moitié nus sous les balles et en présence de quelques reporters qui vont immortaliser le massacre. Ellen Johnson Sirleaf est aussi arrêtée et violentée par les soldats en furie à qui elle rétorque dans un ultime sursaut de survie: " Vous ne pouvez pas me traiter de la sorte. J'aurais pu être votre mère!" ...Elle sera épargnée. S'en suit l'exil. Mais ce sera sans compter sa volonté de combattre l'injustice, la corruption et la violence de son pays qui la poussera à revenir sur sa terre pour faire front au nouveau président. Elle ne mâche pas ses mots et va jusqu'à traiter les nouveaux membres du gouvernement d'imbéciles. Ce qui lui vaut d'être envoyée à deux reprises en prison. A chaque sortie, elle est confrontée à plusieurs menaces de morts qui la poussent à un second exil. Et c'est aux Etats Unis qu'elle se rendra pour mieux démarrer une carrière dans les institutions financières internationales et asseoir sa crédibilité loin de chez elle. Car la tâche est ardue au Liberia où une longue guerre civile fratricide plonge le pays dans un chaos incomparable: infrastructures détruites, économie anéantie, d'innombrables pertes humaines et de nombreux déplacés..
Issu du peuple Krahn, Samuel Doe voulait favoriser son peuple autochtone subissant une discrimination.

Une descendante d'esclaves affranchis?

Il faut dire que le Libéria a longtemps souffert des inégalités sociales entre, d'une part, les populations autochtones (Kpellé, Kru, Mande, Gola, Grebo, Kissis, Krahn, Bassa...) largement majoritaire et, d'autre part, les descendants d'esclaves américains arrivés en 1821 formant une élite discriminante envers les premiers: ils possèdent et dirigent tout. En général, sauf exception, la distinction entre les peuples est simple, il suffit de se fier au patronyme à consonance africaine ou américaine. 
1910, femmes et enfants en costume traditionnels de fête et derrière les descendants
d'esclaves libérés revenus sur leur terre pour mieux les réduire...en esclavage.
Ellen Johnson-Sirleaf en l'occurrence ferait parti de l'exception. Elle précise elle même que le nom de Johnson avait été adopté par son père par loyauté envers Hilary R.W. Johnson, le premier président libérien né sur place. Quant à ceux qui pointe du doigt sa carnation claire pour lui apposer une origine américaine, elle affirme la tenir d'un grand-père allemand du côté maternel. La présidente a grandit dans un milieu relativement privilégié. Son père a pu devenir avocat grâce à une famille américo-Libérienne qui l'avaient adopté. Ce qui pour certains suffit à la placer du côté de l'élite d'origine américaine, puisqu'elle a baigné dans ce milieu  aisé, dans cette classe sociale privilégiée et porte un nom considéré comme "étranger" ou "colon".

 La république du Libéria est fondée une année après l'arrivée de la société américaine de colonisation (The National Colonization Society of America), désirant offrir un retour à la terre originelle à ses esclaves noirs affranchis. Mais une forte discrimination s'installe vite entre les américains et la population autochtone. Quand le Libéria devient la première république indépendante d'Afrique en 1847, l'élite américano-Libérienne s'octroie tous les pouvoirs durant un siècle avec un parti unique le True Whig dont Tolbert sera membre. Les autochtones sont considérés comme des citoyens de secondes zones et sont réduits aux travaux forcés. Le malaise criard ne cesse de s'agrandir entre les peuples. La situation évolue quand les américano-libériens, grands propriétaires fonciers, sont accusés en 1930 devant la SDN (société des nations) de pratiques proches de l'esclavage envers la main-d'œuvre autochtone. Le président de l'époque James Barclay évite de justesse la menace de voir la S.D.N. prendre en main l'administration du pays. Les autochtones  privés du droit de vote devront attendre l'arrivée de William Tubman à la tête de l'état pour jouir de leurs droits en 1945. Il leur permettra de mieux s'intégrer au sein de leur société. A sa mort, c'est son vice-président Tolbert qui le remplace en 1971 avec la fin qu'on lui connait. 
Le sergent chef Doe, son meurtrier, sera à son tour sauvagement  assassiné en 1990, dans un climat d'insurrection généralisée, par l'ancien seigneur de la mort Prince Johnson. C'est entre deux gorgée de bière sous l'oeil d'une caméra qui rendra la scène tristement célèbre que Prince Johnson participera impassible à la mutilation, à l'humiliation, à l'agonie et à la mort de Samuel Doe. Il a, par-ailleurs, curieusement obtenu en septembre 2010 le feu vert de la Commission électorale pour être candidat à l'élection présidentielle prévue 2011 après 10 ans d'exil au Nigéria!  Samuel Doe avait également révélé en 2008 à RFI  qu'au moment, où il s'entraînait au Burkina Faso, le bras droit et successeur de Thomas Sankara, actuel président burkinabè Blaise Compaoré, avec l'aval du président ivoirien de l'époque, Félix Houphouët-Boigny , avait ordonné la mise à mort de Sankara qui était contre leur formation militaire sur sa terre. Le président ivoirien aurait aussi voulu sa chute ainsi que la mort de Samuel Doe qui avait tué son beau-fils, William Tolbert Junior...

Charles Taylor, dont Prince Johnson était membre du groupe d'opposition le National Patriotic Front of Liberia avant de créer son propre parti, va achever de manière effroyable de noyer le Liberia dans le sang.
Un enfant soldat affichant sur son visage le sourire de
l'insouciance et ,entre ses mains, le pouvoir de tuer.
Cette discorde entre les couches distinctes de la population est à l'origine de la violence qui va se déchaîner dans le pays et les guerres civiles qui feront plus de 200.000 morts et un tiers d'exilés. Sans parler de l’enrôlement des enfants soldats qui se sont retrouvés au premier rang d'une guerre dont il ne comprenait ni les tenants ni les aboutissants.
Les images retraçant cette longue guerre civile sont d'une atrocité inhumaine. Et les cruautés associées à ce pan de l'histoire du Libéria- mutilations, cannibalisme, viols, aliénation humiliation, torture- rappellent à quel point la folie des hommes n'a pas de limites.
Ellen Johnson Sirleaf a réussi à aller au delà de ces considérations sociales car son plus grand défi était d'abord de se faire respecter en tant que femme. 
Une mère, ses enfants...des soldats...Les êtres inoffensifs sont souvent les premières victimes des conflits.
Une femme controversée

Zone d'ombre: son ancien soutien à Charles Taylor...
En 1997, elle prend le parti de financer, contre le régime de Samuel Doe, la campagne du futur président sanguinaire Charles Taylor inculpé de crimes contre l'humanité, crimes de guerre et violations du droit international par le tribunal spécial pour la Sierra Leone transférée depuis 2006 à la Haye pour des raisons de sécurité. Si elle regrette aujourd'hui ce choix politique, cela n'effacera pas pour autant les nombreuses années de souffrances du peuple victime de la folie meurtrière d'un homme et de ses sous-fifres. Cependant, elle ne flanche pas devant les accusations « Justice sera faite le jour où les projecteurs des médias se désintéresseront du sort d'un seul homme, Charles Taylor, pour se braquer sur la marche des 3 millions de Libériens vers le développement et la stabilité » déclare-t- elle lors d'une conférence de presse au siège de l'onu  à New York en 2006.


La présidente n'affronte pas seulement son concurrent
George Weah en politique. Elle vient aussi le défier sur son terrain.
Une dame de fer ne craint jamais d'aller droit au but!
Un an avant, elle affrontait notamment au premier tour des élections présidentielles le célèbre ancien footballeur George Weah, une personnalité très populaire issue de la couche autochtone. Un duel au sommet entre une intellectuelle de la classe privilégiée américano-libérienne et un enfant du peuple autochtone. Elle remporte l'élection au second tour avec 59,4 % des suffrages devant les 40,6 % deG. Weah.
 E. Johnson-Sirleaf ne dispose pas à l'époque de la majorité au Parlement et il lui faut rétablir l'eau et l'électricité dont est privée la plus grande partie du pays et reconstruire les routes (ce qu'elle réussit), attirer les investisseurs étrangers, réinsérer les milliers de jeunes ex-combattants, combattre la corruption et poursuivre et affronter les anciens chefs de guerre.
 Elle va réussir avec brio à renouer le dialogue avec les pays qui s'étaient opposés au régime de C. Taylor – Sierra Leone, Guinée, Côte d'Ivoire – et à entretenir de bonnes relations avec les pays voisins et une excellente réputation sur le plan international. Elle refond l'armée et la gendarmerie avec le soutien des... États-Unis. L'embargo sur les armes est toujours maintenu par l'ONU ; quant à la peine de mort, abolie en 2005, elle a du être rétablie pour certains crimes en juillet 2008!
E.Johnson-Sirleaf a malgré tout ignoré un rapport de la Commission Vérité et Réconciliation datant de 2009 qui la cite comme l'une des personnes ne devant pas occuper de postes officiels pendant 30 ans pour avoir soutenu l'ancien chef de guerre Charles Taylor, président de 1997 à 2003. Elle veut même briguer un second mandat bien qu'ayant affirmé ne pas vouloir se représenter au début de son investiture. Un numéro que la plupart des présidents joue souvent. Le pouvoir doit avoir une force d'attraction irrésistible. Mais, elle le soutient, ce n'est que pour achever la reconstruction de son pays.
Malgré ses efforts et son travail, le chômage et la corruption persistent lourdement. De plus, beaucoup d'électeurs lui reprochent de ne pas avoir assez oeuvré pour la réconciliation entre l'élite de descendants d'esclaves et les libériens nés au Liberia n'ayant jamais connu la traite transatlantique.

Son prix Nobel s'annonce comme un encouragement et un coup de boost avantageux à sa position de candidate à la présidentielle. Certains y voient même une ingérence dans la vie politique d'un pays, car le prix passe du statut humanitaire à l'instrument politique. Cela rapelle Barrack Obama qui avait été récompensé juste après avoir endossé sa cape de chef du monde comme pour l'inciter à résoudre le conflit séculaire palestino-israelien et qui a depuis pris l'initiative de retirer peu à peu les troupes américaines d'Afghanistan. Un prix nobel peut il changer la donne? Rien n'est moins sûr pour Ellen Johnson-Sirleaf. La distinction prestigieuse  ne charme guère les libériens, nombreux à être en désaccord et désamour avec leur présidente sortante.

Une future ex ou re-présidente?

Seul l'avenir nous le dira...

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